jeudi 26 août 2010

Polnareff 2007

[J'avais rédigé ce texte le 28 mars 2007 alors j'étais en exil en Californie pour raisons professionnelles]

Dès les premières lignes de la biographie de Polnareff sur wikipedia, j'ai des doutes. On parle d'un beatnik à la française, en référence au mouvement mollasson dont on déplore encore quelques séquelles par ici.

L'anti-comparaison à Johnny est possible;
mieux, la comparaison à Gainsbourg, 16 ans plus vieux. Un bain social et culturel plutôt haut de gamme, solide bagage en musique classique, et puis, boum, virage: exploration libre au delà des styles et des modes avec pas mal de cynisme à la clef. Tout en étant immédiatement reconnaissable, leur musique ne se rattache à rien, et n'est pas non plus cohérente d'un disque au suivant (quel rapport entre la poupée qui fait non, lettre à France, LNA HO, toi et moi).

De 73 à 81, et de 95 à 2007, Polnareff vit en Californie. En 1977, Lettre à France est un tube à distance; pas mal pour quelqu'un qui, médiatiquement, n'est plus là.

***

Le personnage de baladin libidineux et machiste (enfin, par rapport à ce qu'il reste de cette notion en 2007) colle à la peau de Polnareff, à sa musique, à ses pochettes de disque (live at the roxy). Il emploie pour séduire la femelle les ruses de celle-ci, se montrant tour à tour chatte et panthère; aucun mâle de l'ancien monde n'oserait ravaler à ce point sa pudeur pour arriver à ses fins:

Love me
please love me
je suis fou
de vou-u-u-u-u-u

ou

Moi je me fous de la société
Et de sa prétendue moralité
J'aim'rais simplement faire l'amour avec toi

ou encore (décidément la société...)

La société ayant renoncé
À me transformer
À me déguiser
Pour lui ressembler
Les gens qui me voient passer dans la rue
Me traitent de pédé
Mais les femmes qui le croient
N'ont qu'à m'essayer

Peu l'ont suivi sur cette route (Johnny Depp / je dis M?). Le garçon qui ressemble à Chopin et à Françoise Sagan a souvent essuyé l'insulte canonique et s'en défend dans une interview:

``De toute façon, comme un artiste est quelque chose de pas normal --- ou bien il est pédé, ou alors, il se drogue, etc (...). Alors moi, on n'a pas pu dire que j'écrivais de la mauvaise musique, on n'a pas dit que je chantais trop mal, alors, je suis pédé, voilà, il faut trouver quelque chose. Alors quand je rentre dans un endroit, ``eh pédé-é-é!!!'', alors j'ai écrit cette chanson (ci dessus) pour faire une légère mise au point, et je répète un truc que je dis toujours, si j'étais pédé, je le dirais.''

Démolir la barrière entre les sexes tout en étant hétéro, c'est assez gonflé, et ceci bien avant les http://fr.wikipedia.org/wiki/Gender_Studies...

Cela dit c'est vrai que ses lunettes, c'est quand même des lunettes de gonzesse.

***

Les chansons! les chansons!

La poupée qui fait non, construite sur trois accords de guitare et un pattern de 8 mesures, présente aussi la particularité de n'avoir ni couplets, ni développement, ni solo ni pont musical; pour les paroles, c'est simple voire simpliste; et pour le style,

je donnerais ma vie-i-i-i-i
pour qu'elle dise oui-i-i-i-i...    


est un exemple de rime pauvre, désagréable à l'oreille, assortie d'un port de voix assez laid, aussi appelé dégueulando.

Les trois accords, joués isolés, constituent également l'introduction de la chanson, et permettent de la reconnaître immédiatement (ça doit être ça, un riff (**)). C'est donc ceci qui l'a rendu célèbre (voir ici une version en allemand (***)).

Pondre une chose pareille après des études musicales de haut niveau (piano, premier prix de conservatoire à 11 ans etc) --- rejet de son milieu, éclectisme, cynisme ou génie --- c'est tout simplement Polnareff ;-)

Aurait-il tenté de transformer l'essai avec Ta ta ta ta?
La musique est plus élaborée cette fois ci, avec violon et contrechant au clavecin, mais les paroles, encore plus rudimentaires, prennent l'allure énigmatique d'un hommage à sa tante:

Femme que j'aime, c'est ta ta ta ta
Femme que j'aime, mais ce n'est pas toi

Six ans plus tard, la forme est à nouveau simplifiée, dans une chanson sans couplet, sans refrain, il se paye une hérésie à bon marché:

On ira tous au paradis mêm' moi
Qu'on soit béni ou qu'on soit maudit, on ira
Tout' les bonn' soeurs et tous les voleurs
Tout' les brebis et tous les bandits
On ira tous au paradis

Parfois on se demande où il veut en venir

Je suis Le roi des fourmis
Misanthrope et petit
Tyrannique et gentil


***

En 1971, Polnareff compose la musique du film La folie des grandeurs. Le disque passe un peu inaperçu puisqu'aucun titre n'est chanté; mais l'intégration de la musique à l'action est idéale et sans doute toujours présente à l'esprit des centaines de millions de personnes qui ont vu ce film; à la fois une comédie, un film d'aventures, presque une comédie musicale.

Il commence par une intro façon western spaghetti à la Morricone avec des chorus 70's: c'est Don Salluste et ses deux pompons verts qui trace à travers la plaine en carrosse (c'est pour qui? c'est pour moi. c'est pour qui? c'est aussi pour moi. c'est pour qui? c'est encore pour moi, etc)

À 40:30, ``arrivée du Roi à l'Escurial'' --- en grande pompe --- cette scène m'a impressionné à chaque fois que j'ai revu le film; presque un clip, on peut même dire que l'action (la scène du coussin piégé) a du mal à reprendre. Un peu plus tard, 47:10, c'est le thème myosotis qui évoque l'amour de la Reine pour Don César. Je me suis souvent demandé s'il était original ou inspiré du folklore d'Europe de l'Est (danse hongroise?)

***

En 1977, l'exil aux États-Unis (1973-1981) commencerait-il à lui peser? Il chante un sorte d'érotisation de la nostalgie avec Lettre à France

Il était une fois toi et moi
N'oublie jamais ça


Depuis que je suis loin de toi
Je suis comme loin de moi
Et je pense à toi là-bas...

Curieusement, en guise d'introduction, cette chanson commence par le refrain, fff (coda à l'envers?) Belle réussite qui rappelle que le chanteur, comme Gainsbourg, est aussi pianiste, plutôt un handicap dans la musique de jeunes

***

Enfin --- on arrive aux monuments que sont Toi et Moi

Y a pas l'sida
Toi et moi, on y va
Y a pas l'sida
Toi et moi, et voilà


Tu me montreras où t'habites
Je te montrerai où m'habite
Ca prendrait trop de temps pour qu'j't'explique
Va falloir que tu m'aimes et vite

Kama-Sutra

On nous trouvera
Dans les positions
du Kama-Sutra
En se demandant
Ce qu'on faisait là...

et Goodbye Marylou:

Quand j'ai caressé son nom sur mon écran
Je me tape Marylou sur mon clavier
Quand elle se déshabille
Je lui mets avec les doigts
Message reçu OK code Marylou


Quand la nuit se lèv' et couch' avec le jour...

C'était 1990, le crépuscule du minitel rose, les français se ruinaient dans les orgasmes télématiques à 1200bauds, juste avant la déferlante Internet.

Avec Gainsbourg, et Pierre Bachelet aussi dans la B.O. de Emmanuelle, ils ne sont pas nombreux à avoir abordé ce sujet --- le sexe, de façon aussi explicite, simple, décomplexée, et tout en légèreté. Ailleurs, il est outrancièrement poétisé (Ferrat et son amour cerise, Ferré avec le nageur dans son berceau qu'on n'attend plus, Maxime le FoxTerrier avec sa libellule du marais (bzzz!)), plutôt pour rire (Brassens), absent (Béru, Brel, Noir Désir --- sujets sérieux uniquement, la revolución c'est pas au plumard), ou à éviter pour un dîner aux chandelles (NTM, Dans la benz, Lofofora ``tu es la dinde et moi la farce'').

***

Voilà j'espère que ça vous a rafraîchi la mémoire

Avec ça, je l'ai pas vu, je ne pourrai pas le voir en concert en France alors je suis vert. Si vous avez un soir, une envie folle, de partir à Besançon, Poitiers, Limoges, enfin, une ville où Polnareff pourrait touner mais ne serait pas sold-out, just make it happen. Make it magic. Envoyez les ondes par télépathie. Thank you Michel.

(*) American Psycho, et son explication de texte sur Mama (Genesis)
(**) http://fr.wikipedia.org/wiki/Riff_%28musique%29
(***) http://www.youtube.com/watch?v=q6G-m4vu0mo

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